NAUFRAGE MODE D’EMPLOI
Fabrice Colin
CETTE FOIS, mon petit Lorry, c’est officiel : on arrête les conneries. Terminé, la fantasy, à la trappe. Le moment est venu d’écrire de vrais bouquins et de tirer un trait sur ton misérable passé. Des dragons, je te demande un peu… Pourquoi pas des elfes, pendant que tu y es ? C’est pas comme ça que tu vas passer à la télé, mon garçon. Tu devrais pourtant l’avoir compris. Brû-lot so-cial : répète après moi. Littérature nouvelle, stratégies narratives. Polar historique. Un bon drame rural, voilà ! Paie-toi l’Irlande, bon Dieu, tout le monde te le conseille, à commencer par ce crétin de Victor. Et il est ton agent, jusqu’à nouvel ordre. Il sait ce qui est bon pour toi.
Ce matin-là donc, assis les bras croisés devant ton vieil écran satiné de poussière, tu te résignes enfin à ranger au placard ce projet de trilogie ridicule. Pas seulement à le ranger, en fait : à l’oublier purement et simplement, à le rayer de ton esprit, à faire comme s’il n’avait jamais existé. Sur ta table de travail, une pile de bouquins soigneusement sélectionnés. La Science et le Monde moderne. Les Classes moyennes. Le Martyr de l’Homme, le drame irlandais, ce genre de joyeusetés. C’est pour ton bien, tout ça. De toute façon, il va falloir t’y faire : tu n’es pas, tu n’es plus un écrivain de fantasy. Alors sois gentil, épargne-nous le couplet de la vocation trahie. Tu n’écris plus pour les gamins, très bien, et alors ? Pas de quoi en faire un drame. Intrigues monolithiques, personnages stéréotypés, imaginaire figuratif… Le moment est venu de tourner la page. L’esprit : tel est ton nouveau champ d’investigation, voilà le territoire de l’avenir. Oublie Tolkien, oublie Howard. James Joyce : voilà un type qui savait ce qu’il voulait. Prends donc exemple sur lui. Il va falloir travailler, bien sûr, remettre certaines choses en question, mais ensuite… Tu peux voir ça d’ici.
Mesdames et messieurs, le nouveau Steven Lorry ! Dieu, quel roman ! Un style révolutionnaire. Implications foisonnantes, ramifications inédites, etc. La presse unanime souligne la hardiesse du propos. Lorry en prime time ! Monsieur Lorry, les critiques ont fait de vous la nouvelle étoile montante de la littérature irlandaise, un petit mot pour vos fans ? Eh bien, je voudrais surtout saluer W.B. Yeats, mon aïeul. Je lui dois tout, vous savez ? William, si tu m’entends, ce bouquin est pour toi ! Bravo, monsieur Lorry. Très touchant, vraiment. C’est avec émotion et respect que le jury au grand complet vous remet aujourd’hui ce prix…
Mouais. Pour l’instant, il faudrait déjà trouver un titre. Et un pseudonyme. Parce qu’à la réflexion, tu ne peux pas t’appeler Steven Lorry. C’est tout simplement exclu. Définitivement impensable. Tu imagines les titres ? « Un écrivain de fantasy s’essaie au roman pamphlétaire ? » Quoi d’autre encore ? « Des nains de pierre à la famine d’Irlande ? » Réveille-toi, Lorry. Trouve quelque chose, un autre nom. Flann O’Brien ? Déjà pris. Samuel Beckett ? D’accord, laisse tomber le pseudo pour l’instant. Concentre-toi sur le titre. Quelque chose qui ne contienne pas le mot « dragon », si possible. Quelque chose… comment dire ? susceptible d’entériner le fait que tu viens d’entrer en littérature. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?
Bien sûr que c’est de ça. Et pourtant… Dire qu’il y a quelques semaines, tu en étais encore à te creuser la tête sur cette idée de trilogie reptilienne sordide – les dragons de feu, les dragons de la terre… Seigneur ! On peut dire qu’on a eu chaud. De temps en temps, tu te rappelles pourquoi tu paies ton agent.
— Steven Lorry, j’écoute ?
— Steven ? Victor, ton agent.
— Salut, Victor. Ça fonctionne ?
— Super. Dis-moi, Steve, tu as quelque chose sur le feu, en ce moment ?
— Nous venons d’en parler il y a trois jours, Victor.
— Ouais ?
— Ouais. Une trilogie. Les dragons de feu, tu sais ? Le premier volume doit sortir dans deux mois, si j’en crois le contrat signé de ta main que j’ai sous les yeux en ce moment même.
— Vraiment ? Écoute, Steve…
— Steven.
— Steven. Laisse tomber la trilogie, tu veux ?
— Allô ?
— Quel est le problème ?
— Il n’y a pas de problème, vieux. Mets ça de côté pour l’instant, c’est tout. Écris… Écris un truc réaliste. T’es calé en histoire ?
Je crois que je vais me sentir mal.
— T’essaies de me dire quelque chose ?
— Tu as un bon style, Steve. Crois-moi. Tu sais t’y prendre pour faire puiser un texte.
— Pas de doute. Un vrai magicien.
— En fait… Je crois simplement qu’il faut que tu laisses tomber la fantasy, Steven. Je pense que tu mérites mieux que ça. Tu m’écoutes ?
— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
— Deux secondes, tu veux ? Ça y est, je l’ai. T’es prêt ? « Monsieur, blah blah blah, acquisition du dernier volume de la trilogie des nains de pierre, blah blah blah, propos rabâché mille fois, blah blah, indigence du style, bon, ça, on commence à avoir l’habitude, blah blah, la fantasy est morte, cher monsieur. Et vous êtes son plus triste fossoyeur. J’ai l’honneur de ne pas vous saluer, blah blah. »
— Et alors ?
— Oh, Steve, je m’en veux de te dire ça. Mais tu vois, j’en ai cinquante comme ça sur mon bureau, sans compter…
— Sans compter ?
— Sans compter que les ventes baissent, Steven. En réalité, je crois… Je crois qu’on peut parler d’une érosion, euh, exponentielle. Définitivement.
— Victor, tu as un dictionnaire à portée de main ?
— Non, exponentielle, je te jure. Jamais vu une dégringolade aussi régulière. Tu devrais venir jeter un œil à la courbe, c’est carrément impressionnant. Tu aimes les films catastrophe ?
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— Tout dépend de toi, vieux. Tout dépend de toi.
Nous y voilà. Prudence, Steven. Ce type nous mijote un sale coup.
— Mais encore ?
— Ce contrat dont tu m’as parlé… Tu l’as sous les yeux ?
— Je te l’ai dit.
— Très bien, alors renvoie-le-moi, Steve. Je t’en fais un autre.
— Quoi ?
— Fais-moi plaisir, oublie cette connerie de dragon, okay ? On arrête la fantasy. Il me faut un roman historique. C’est ce que les gens demandent, aujourd’hui. Le public a mûri, mon pote. Le public veut du vécu. Il veut qu’on lui parle de lui, de son passé, de son histoire.
— Victor… Je sais que tu n’as jamais versé dans la subtilité, mais ne va pas me dire que tu gobes toutes ces salades ! C’est monté de toutes pièces, tout ça, et tu le sais.
— Ouais ? Tu devrais voir les chiffres, Steve. Ça, c’est pas monté de toutes pièces, tu peux me croire. Les chiffres ne trichent pas, eux. Je suis ton agent, vieux, et je ne veux que ton bien. Ceci étant, si ton désir le plus cher est de finir sous les ponts à écrire des histoires de dragons pour tes amis clochards, je dirais que c’est ton problème, amigo. Pas le mien. J’essaie de nous sortir de la merde, mon pote. Toi et moi, on est dans le même bateau, et ce bateau devrait prochainement quitter l’île fantasy pour cause de mort imminente, comprende ?
— Mais…
— Je t’ai dégoté une avance pour un roman historique sur l’Irlande. Tu m’écris n’importe quoi, tu as carte blanche, okay ? La guerre, la famine, je m’en fous complètement. Je voudrais juste que tu te réveilles, et que tu réalises qu’il y a des types qui tueraient pour se voir proposer un truc pareil.
Si tu crois que je ne suis pas au courant.
— Bon sang, Victor…
— Alors écoute-moi, maintenant, écoute-moi bien attentivement. Soit tu me ponds ce truc illico et tu me renvoies ce putain de contrat aujourd’hui, ce qui m’évite de venir le chercher moi-même, d’accord ? Soit tu continues d’écrire tes trucs de dragons, et crois-moi, il me faudra pas cinq minutes pour trouver un type capable de te remplacer.
— T’es une vraie mère, Victor.
— Je sais. Fais-moi ce truc larmoyant, renvoie-moi le contrat, et dans quelques mois, tu me diras merci.
— À quel titre ?
— Sauvetage de carrière.
— Tu plaisantes ?
— Tu me connais mal.
Clic.
Sauvetage de carrière ?
Misérable petite crapule.
Tu penses que je vais laisser tomber la fantasy du jour au lendemain pour t’écrire un roman historique sur la famine d’Irlande ? Tu le penses vraiment ? Tu…
Hum.
*
* *
Ce matin, dans le jardin, mon majordome trouve un œuf.
Il le tient devant lui, dans ses mains gantées de blanc. Les reflets ivoirins de la coquille jurent de belle façon avec le noir scintillant de sa livrée. Décidément, Bakr’g a vraiment beaucoup de style. Pour un troll.
— Monsieur, murmure-t-il d’une voix où perce l’émotion.
Je relève lentement la tête de mon livre, et remonte mes besicles sur mon nez d’un index mal assuré.
— Qu’est-ce que c’est, Bakr’g ?
— Je l’ignore, Monsieur. Je l’ai trouvé dans l’herbe, près de la fontaine.
Les mains posées sur les accoudoirs de velours, je me relève en soupirant, referme sur moi les pans de mon vieux peignoir, et m’approche de lui en boitillant.
— Votre canne, Monsieur.
— Merci.
Ma chère vieille canne.
— Voyons un peu ça…
Je colle mon oreille contre la coquille. Rien. C’est un œuf de belle dimension, un pied de hauteur au bas mot, et sûrement neuf ou dix livres, peut-être plus. Bakr’g reste immobile, le menton dressé. Il fait trois têtes de plus que moi.
— Oui, bon, dis-je. Et alors ? C’est un œuf. Avons-nous la moindre idée de sa provenance ?
— Je crains que non, Monsieur.
— Très bien. Je veux dire : c’est fâcheux. Sonnez le rappel, Bakr’g. Nous allons tirer cette affaire au clair. En attendant, mettez-moi cette chose en sûreté.
— Comme Monsieur voudra.
Il s’en retourne avec l’œuf, relique solennelle entre ses mains gantées. Quelle démarche ! Bakr’g pourrait abattre un arbre à poings nus. C’est, du reste, un excellent jardinier.
Le poing serré sur le pommeau de ma canne, je descends les marches de l’escalier à vis qui ceint notre cour intérieure, à ciel ouvert. Au-dessus de l’arbre, le ciel est uniformément gris, comme toujours. Les habitants de Stone Manor m’attendent autour de la fontaine, à l’endroit même où l’œuf a été trouvé. Mon arrivée met fin aux discussions, et tous tournent la tête vers moi. Il y a là Bakr’g, bien sûr, mon fidèle troll majordome ; Bazalt, le nain de pierre, qui passe ses journées à dévorer les cailloux et les graviers qu’il ramasse au-dehors ; S et F, les deux petites gens aux pieds velus, qui portent d’étranges pyjamas rayés – des prisonniers en cavale, évadés des geôles de Traid’markh ; Helnor, le chevalier à la triste figure, personnage courageux mais amnésique, qui traîne son désespoir sur son fauteuil aux roues de cuivre ; Diane, la femme-arbre aux cheveux d’herbes, dont les membres ne cessent jamais de pousser ; Holostée, Ansérine et Saxifrage enfin, les trois fées-fleurs aux ailes de nacre, dont les piaillements continuels peuplent le silence du manoir d’éclats de fraîcheur.
— Fort bien, dis-je sans ambages. Bakr’g a trouvé un œuf dans le jardin ce matin. L’un d’entre vous aurait-il quelque chose à me dire à ce sujet ?
Silence.
— C’est un œuf de quoi ? demande Ansérine.
— Il n’y a qu’un moyen de le savoir, répond Saxifrage.
— Là n’est pas la question, fais-je en levant une main apaisante. Je veux simplement savoir comment cet œuf est arrivé jusqu’ici. Il n’est tout de même pas tombé du ciel…
— Pourquoi pas ? fait Bazalt avec un lourd haussement d’épaules.
— C’est absurde, répond Diane.
— Inconcevable, renchérit Helnor en faisant grincer ses roues de cuivre.
— C’est plutôt un grand œuf, renifle S.
— M’étonnerait qu’un oiseau ait pu pondre un truc pareil, ajoute F. Beaucoup trop massif.
— Pour moi, c’est un œuf d’hydre, déclare Helnor. Il me semble que j’ai tué une hydre, une fois. C’était… Bon sang, ça va me revenir.
— Ça ne nous intéresse pas, fait Holostée un peu vivement en voletant autour de lui.
— Moi, ça m’intéresse, marmonne Bazalt.
— Bref, dis-je en toussotant, personne ne sait d’où vient cet œuf. Nous allons donc le garder au manoir, jusqu’à nouvel ordre.
— Vous voulez dire : jusqu’à ce qu’il éclose, corrige S.
— Si c’est une hydre, nous allons passer un sacré bon moment, ajoute Helnor. Les hydres grandissent remarquablement vite. Un jour, j’ai rencontré une hydre, et…
— On s’en moque, piaille Saxifrage en se perchant sur son épaule.
— Une hydre adulte peut brûler un village en quelques battements de cœur, lâche F.
— Heureusement que nous ne sommes pas un village, murmure Diane pensive.
— Quoi que ce soit, dis-je, il est de notre devoir de nous en occuper. Nous allons attendre de savoir ce que c’est. Ensuite, nous aviserons. Tout être vivant a droit en théorie à notre hospitalité.
— Même une hydre ? demande Helnor. Même une hydre adulte et, mettons, sanguinaire ? Cet œuf ressemble furieusement à un œuf d’hydre, je m’excuse d’insister.
— Nous verrons bien, dis-je. Le débat est clos pour l’instant. Quelqu’un a-t-il quelque chose à ajouter ?
Dling dling.
Silence de mort. Nous nous dévisageons en silence.
Dling dling.
— Quelqu’un a sonné, Monsieur.
— J’ai entendu, Bakr’g.
— Peut-être devrais-je aller ouvrir, Monsieur ?
— Peut-être, en effet.
De sa démarche rigide, il se dirige vers la grande porte, suivi par neuf paires d’yeux anxieux.
Une éternité. Cela fait une éternité que Stone Manor n’a pas reçu de visiteur. Mais qu’est-ce que le temps, en définitive ? Je ne suis plus très sûr. La dernière fois, c’était Bazalt : nous l’avions recueilli comme les autres, à moitié mort, aux portes du vieil arbre de pierre. Il avait fait un long, un très long voyage. Son corps était couvert de plaies et de poussière. Nous l’avions couché dans un grand lit de plumes – et nous l’avions soigné. Comme les autres.
Étrange rituel aux immuables formules. Le soir venu, Bakr’g et moi allumons un grand feu sur la plus haute tour du manoir. Des marais grisâtres aux ombres délétères qui s’étendent à perte de vue autour du vieil arbre, on aperçoit sa lueur fragile, quelques flammes orangées trouant l’obscurité des tristes tourbières, comme la promesse d’un salut. Je ne me fais guère d’illusions. Je sais que la plupart des êtres qui finissent dans ces marais ne trouvent jamais Stone Manor, qu’ils n’entrevoient même pas ses feux avant de mourir.
Mais j’en ai tout de même sauvé quelques-uns, et c’est toujours ça. Une poignée de créatures en déroute, sur des milliers de morts anonymes : car les marais sont la mort. Personne ici ne peut feindre de l’ignorer. La mort et l’oubli, il n’y a rien d’autre à espérer dans la région. Vraiment rien d’autre.
— Je voudrais voir votre maître.
L’étrange personnage qui vient de prononcer ces mots tend à Bakr’g son chapeau noir à larges bords. La moitié gauche de son visage est un fouillis inextricable de rouages, de cadrans et d’engrenages ; l’autre moitié est presque normale. Un sourire mécanique : sous le sourcil en broussaille, un œil noir me fixe avec une attention soutenue. Quelques touffes de cheveux blancs, une peau tannée sillonnée de rides féroces…
— Vous êtes le Gardien ? dit-il en me voyant m’approcher.
— C’est bien possible, fais-je en serrant la main qu’il me tend. Et vous, qui êtes-vous ?
— Mon nom ne vous dirait rien, je le crains, répond l’homme en laissant Bakr’g le débarrasser de sa lourde pelisse. Mais si vous tenez vraiment à le connaître, je m’appelle Arthur Remords.
— C’est un curieux patronyme, dis-je en l’invitant du geste à me suivre.
— Pas plus curieux que « Gardien », sourit-il en m’emboîtant le pas. J’ai fait un long voyage. Je suis content de vous avoir trouvé.
— Ça n’a pas été trop dur ? dis-je sans conviction.
— Je crois que non. Je suis là, non ?
— Voici notre bibliothèque, fais-je en lui montrant la pièce que nous longeons, en tournant autour de la cour centrale. Plus haut, mon boudoir. C’est là que je me réfugie lorsque j’ai besoin d’un peu de solitude. Là-haut, l’observatoire. Les chambres d’hôtes se trouvent ici, ici et ici, dis-je en indiquant les petites ouvertures qui s’ouvrent au-dessus de nos têtes, dans la paroi interne de l’arbre pierreux.
— Vous avez de nombreux invités, remarque le visiteur en tournant son profil mécanique vers la foule en contrebas. Sous sa paupière vieillie, l’œil couleur charbon promène sur la fontaine une pupille suspicieuse.
— Invités permanents, dis-je en prenant appui sur ma canne pour me retourner vers lui. On dirait que cela vous chagrine, monsieur Remords. Est-il quelque chose… ?
— Nous avons à parler, Gardien, m’interrompt-il d’un geste. Montrez-moi donc votre boudoir. Je gage que nous y serons plus tranquilles.
— Un peu de thé ?
Surnageant dans l’eau bouillante, les feuilles translucides s’agitent de plus en plus mollement. De temps à autre, les ailes des fées-fleurs viennent à tomber de leur dos, remplacées par des membranes plus vivaces. Elles me font cadeau des autres.
— Merci, non.
Je n’insiste pas. Enfoui dans son fauteuil drapé de feutre moiré, le visiteur détaille avec intérêt mes étagères garnies de bibelots.
— Vous avez trouvé un œuf, dit-il soudain, les yeux fixés à une petite statuette de bronze.
— Vous dire le contraire…
— Répondez seulement à ma question, s’il vous plaît.
— Je… En effet.
— Il faut le détruire, lâche le visiteur en me fixant d’un sourire peu amène.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais certain qu’il allait m’annoncer quelque chose de ce genre.
— Puis-je savoir pourquoi ?
Avec un soupir, l’homme passe une main sur l’une des roues dentelées de son visage, et la fait avancer de quelques crans. Le grincement est sinistre.
— Si je vous demandais depuis combien de temps au juste vous vous obstinez à accueillir les… visiteurs égarés dans les marais environnants, réplique-t-il glacial, je suppose que vous n’auriez pas de réponse ? Un an ? Dix ans ?
— Je ne vois pas très bien en quoi cela vous concerne, dis-je. Et puis, je ne perds pas mon temps à essayer de compter. Les jours succèdent aux jours, rien de plus.
— Mais vous n’êtes pas obligé.
— D’accueillir ces malheureux ? Que feriez-vous à ma place, monsieur Remords ?
— Chacun son rôle, Gardien. Je vais d’abord répondre à votre première question. Comme vous devez le savoir, les marais qui nous entourent sont aussi vastes que dangereux. Je présume que vous ne vous y êtes jamais risqué ?
D’un geste, je l’encourage à poursuivre.
— Ce sont les Marais de l’Aconscience, déclare le visiteur. Des terres désolées, vouées à l’abandon. Les rumeurs prétendent qu’il est impossible de les traverser. On évoque des armées de spectres, des tourbillons…
— J’ai entendu parler de ces légendes, dis-je. Je ne vois pas en quoi elles me concernent.
— Non ? Je vais être très direct, Gardien. Vous et moi travaillons pour le Magister. Peut-être l’ignorez-vous ou préférez-vous l’oublier, mais cela ne change rien.
— C’est exact, fais-je. Son portrait figure dans la plupart des pièces de Stone Manor.
— Savez-vous qui il est ? demande doucement Remords en se penchant vers moi.
— Je vous avouerai que je m’en contrefiche.
— Pourtant, vous le servez, dit mon visiteur en se laissant retomber contre le dossier de son fauteuil. Ces marais lui appartiennent. Vous lui appartenez.
— Certainement pas, dis-je.
— Oh que si. Écoutez-moi, Gardien. Les Marais de l’Aconscience, et toutes les créatures qui y vivent, sont placés sous le contrôle du Magister : vous ne pouvez pas l’ignorer. Et le fait que ce dernier délaisse son domaine ne change rien à l’affaire.
— Je crois que j’en ai assez entendu, fais-je en me relevant péniblement.
— Elles n’existent plus pour lui, elles n’existent plus pour personne ! fait monsieur Remords en haussant le ton.
Ma main se crispe sur le cordon de lin qui me relie à Bakr’g.
— Nous allons vous reconduire, fais-je, m’avançant vers la fenêtre.
Très vite, mon regard se perd dans les étendues grisâtres nappées de brumes mouvantes où se dressent çà et là quelques troncs d’arbres morts, noircis par la foudre et l’ennui. Remords, lui, abat ses dernières cartes.
— Soyez raisonnable, Gardien. Ce que vous faites ne sert à rien, et met en péril la tranquillité d’esprit du Magister. Il essaie d’oublier tout ça. Il veut en finir une fois pour toutes avec les créatures des Marais, et…
— Monsieur m’a sonné ?
Je me retourne. Dans l’encadrement de la porte, la silhouette de mon troll en livrée empêche la lumière de passer, et plonge le visage de monsieur Remords dans la pénombre.
— Oui, Bakr’g. Il faudrait reconduire notre hôte.
— Bien, Monsieur.
Planté sur ses deux pieds, monsieur Remords me menace du poing, et la partie charnue de son visage s’empourpre de colère. Les engrenages, eux, se mettent à tourner plus vite.
— Détruisez au moins cet œuf, éructe-t-il quand la grosse patte gantée du troll se pose sur son épaule. Le Magister a déjà suffisamment d’ennuis comme ça – ne pouvez-vous pas faire l’effort de le comprendre ? Je vous ordonne de le tuer, vous m’entendez ?
— Vous n’avez rien à m’ordonner, dis-je en fermant les yeux. Vous êtes ici chez moi, à Stone Manor. Ces gens que vous insultez sont mes hôtes, et mes amis. Allez dire au Magister qu’il vienne les tuer lui-même, si cela lui importe tant.
— Mais il ne peut pas… gémit Remords en disparaissant au-dehors. Pourquoi croyez-vous donc qu’il m’ait envoyé ? Vous êtes aussi borné que stupide, Gardien !
Je me contente de hausser les épaules. Que de tracas, pensé-je en me rasseyant dans mon vieux fauteuil de velours. Que de tracas ! À présent que j’y repense, il me semble que j’ai déjà reçu une visite de ce genre, il y a très longtemps – une éternité, sans doute. Mais était-ce le même homme ? Son chapeau me rappelle bien quelque chose. Bah, je ne suis sans doute qu’un vieux fou.
*
* *
Je pourrais commencer comme ça : « Thomas O’Connel tournait et retournait l’étrange pomme de terre dans la clarté rougeoyante du crépuscule d’Irlande. Dans ses yeux embués de lassitude inquiète se devinait, en reflets fiévreux, toute la détresse d’un peuple. Le tubercule était rongé par la pourriture… En un instant, le jeune O’Connel eut la vision d’un champ entier de pommes de terre dévasté, vision à laquelle se substitua bientôt celle, plus effrayante encore, d’un pays plongé dans la famine et l’affliction. Que de guerres à venir… songea le malheureux. »
Ou à la rigueur comme ça : « Les bras velus de la brute sanguinaire se refermaient comme un étau autour de la poitrine haletante de la belle Sarah, que ses mains avides avaient déjà dénudée. » Hé hé. « La lame du couteau rouillée ne se trouvait plus séparée de sa gorge palpitante que par l’épaisseur d’un pouce, et la folie qui brillait dans les yeux de la brute disait sa volonté de tuer. Thomas O’Connel était pétrifié. Pour la dernière fois, beugla le bandit, donne-moi à manger, paysan, ou dis adieu à ta drôlesse ! »
Ouais, c’est ça. Et puis quoi ? Une horde de trolls bardés d’armures sanglantes fait irruption dans la ferme et massacre tous les occupants à coups de masse d’arme ? Bon Dieu, Steven, reprends-toi, pour l’amour du ciel ! Tu pourrais commencer… je ne sais pas moi, par un type qui bouffe de l’herbe, ou du chardon ? Il faut faire sentir la faim. Bravo, Lorry : ça, c’est magnifiquement original. Eh merde. Quelle heure est-il ? Quatre heures. Ce matin, à huit heures, allez, disons neuf, je dois faxer mon premier chapitre à Victor. Et si je terminais à la Guinness ? Non, pas de ça, Lorry. Tu sais très bien que tu es incapable d’écrire lorsque tu es bourré. Tu sais très bien que tu es…
Incapable d’écrire.
Voyons, au pire du pire, je peux lui envoyer ça, et puis ce paragraphe, là, celui avec les doryphores, non ? Le doryphore comme symbole de l’ennemi anglais, c’est joli ça ! Le parasite. La métamorphose, part two. N’importe quoi, Steven. Victor a demandé quelque chose de c’était quoi ce mot ? Consensuel. Consensuel ? Laisse-moi rigoler. La vérité, c’est que tu n’es pas foutu d’écrire la moindre ligne sensée. Juste des mots, Lorry. Et pas « pomme de terre » s’il te plaît. Seigneur, ce n’est tout de même pas très compliqué ! Tu n’as qu’à te dire que tu fais de la fantasy sans monstre, et… Hum, c’est pas idiot, ça : Thomas O’Connel devant un feu de bois, à la nuit tombée, et ce leprechaun qui lui apparaît et qui lui dit : « Thomas…» Mouais, non – trop Jeanne d’Arc. Ceci dit, tu pourrais garder l’idée du leprechaun. Je sais ce que Victor va dire : vire-moi cette saloperie tout de suite. Mais tu as du répondant, non ? Hey, Victor, ne touche pas à ce leprechaun, compris ? C’est toute l’âme de l’Irlande. C’est une putain de métaphore, mon pote : si t’es pas capable de comprendre ça, il est encore temps de te trouver un autre boulot. Ce leprechaun est l’Irlande : c’est pas du fantastique, ça. Ça passera comme une lettre à la poste. Tu crois que James Joyce est considéré comme un écrivain fantastique ? Pourtant, il y a bien des fantômes, dans Ulysse, non ? Reprends-toi, mon petit gars.
Bon, cette fois nous sommes partis. Je vais quand même me prendre une Guinness – une seule – et après ça, au boulot ! Dernière ligne droite avant le succès. Tu peux emporter l’adhésion sur ta seule force de conviction, tu le sais parfaitement. Victor tiquera un peu au début et ensuite, il te dira merci. Écris ce machin à ton idée : le reste suivra. En route, Steven Lorry ! Le chemin de la gloire est bordé de pubs enfumés, et il te reste quatre heures pour torcher ce bidule. Voyons ça… There’s nothing like a Guinness. C’est pas moi qui le dis. Et en tout état de cause, c’est pas deux petites gorgées qui vont t’empêcher d’écrire le chapitre le plus émouvant de la littérature irlandaise depuis… Bah, ça ne sert à rien d’établir des comparaisons. De toute façon, James Joyce était comme toi. Il buvait comme un trou.
*
* *
Stridences obstinées : la sonnerie du téléphone m’extirpe d’un sommeil sans rêve. À tâtons, ma main rencontre le réveil et le ramène en tremblant devant mes yeux encore humides. Quelle heure est-il, midi ?
Dix heures trente.
Bon sang : je ne dors que depuis deux heures. À ce rythme-là, je serai bientôt un écrivain mort.
— Steven Lorry, j’écoute ?
— C’est Victor.
— Hey, Victor.
— Victor, ton futur ex-agent. Qu’est-ce que c’est que ce truc que tu m’as envoyé, Steve ? Dis-moi que c’est encore une de tes blagues à la con. Je t’en supplie.
— De quoi tu parles ?
— Ton chapitre. « Les yeux du leprechaun scintillèrent d’un éclat magique où se lisait, en lettres sacrées, le destin des terres d’Irlande. » Ce genre de conneries.
Nous y voilà.
— Écoute, Victor…
— Non, toi, écoute. Je suis à deux doigts d’appeler mon avocat, tu m’entends ? Je ne peux plus me battre avec toi, Steve. Je n’ai plus… l’énergie.
— Qu’est-ce que tu me chantes ?
— Ce serait plutôt à moi de te poser la question. À quoi tu joues exactement ? J’avais dit « plus de fantasy », il me semblait que c’était clair. Tu voulais peut-être que je t’envoie une circulaire officielle ? Que je t’invite au restau pour te faire un résumé de la chose ?
— Est-ce que je peux au moins t’expliquer ?
— La Terre appelle Steven, la Terre appelle Steven, me recevez-vous ? Tu ne m’as pas compris, vieux. Tu flingues ce leprechaun, tu réécris ce chapitre avec de vraies phrases, et à ce moment-là seulement – je dis bien : à ce moment-là – on pourra peut-être faire comme si on se connaissait. En attendant, oublie mon numéro de téléphone. Ça vaudra mieux pour nous deux.
*
* *
Ce matin, d’autres événements mystérieux.
La coloration irréelle des choses…
Pour commencer, l’œuf a fini par éclore. C’est S et F qui m’ont averti, agitant les manches de leurs pyjamas rayés comme des pantins pris de folie.
— Par le grand Nazgul ! dit F. Maître ! Il est sorti !
— Qui ça ? demandé-je en laissant tomber à terre un exemplaire à moitié déchiré d’un volume obscur que je m’échine depuis quelques jours à décrypter.
— Eh bien, le… la chose, quoi ! fait S.
Je me lève et le suis en trottinant.
— Dans ce livre que je suis en train de lire, ahané-je, il y a deux créatures qui vous ressemblent trait pour trait, et je me demande si…
Mais mes mots restent bloqués dans ma gorge. Dans la pénombre tranquille de la vieille bibliothèque aux angles noircis de suie, tous les habitants de Stone Manor sont déjà réunis. Rassemblés en cercle muet autour d’un petit tas de paille, où gisent les deux morceaux d’une coquille brisée…
Les autres s’écartent sur mon passage. Dans leurs regards, l’émerveillement. Je m’approche lentement. Le visage de Bakr’g s’éclaire d’un sourire béat. Ses gants d’habitude si propres sont maculés d’un liquide jaunâtre, et il tient l’animal dans ses mains en coupe.
— Maître…
Petite créature d’écailles vertes, aux ailes repliées, humant l’air invisible de ses naseaux alertes. Merveille des merveilles. Il est aveugle, bien sûr, mais sa petite gueule est déjà garnie de crocs réguliers, et ses pattes postérieures se contractent maladroitement – il essaie de se tenir debout.
— Fais-moi voir ça, Bakr’g ?
Comme on passe une relique, le vieux troll attendri dépose entre mes mains tremblantes le petit reptile éveillé. L’animal tourne la tête vers moi. Je l’approche de mon visage et pose mes lèvres humides sur son front tout ridé. Il se rétracte un peu puis revient à la charge, le museau frémissant, les yeux fermés sous la caresse de ma paume. Quel étrange animal !
— Avez-vous déjà vu son pareil ? demande Diane dans un murmure.
— Jamais, dis-je en souriant aux pitreries du lézard ailé qui s’agrippe à mon poignet de ses petit doigts griffus et entreprend d’escalader mon bras.
— Moi si, fait Helnor. Pour finir, ils atteignent cent pieds d’envergure. Capables de raser un village d’un seul souffle.
— Tchee !
Un petit jet de flammes orange vient s’écraser sur un coin du tapis qui s’embrase instantanément, mais Bazalt étouffe l’incendie naissant d’un coup de talon bien senti.
— Un dragon, constate Helnor, sentencieux. Encore pire qu’une hydre.
— Hum, dis-je. Il faudra trouver une maison à notre nouvel ami. Un endroit tranquille.
— Pourquoi pas la vieille tour de l’horloge ? fait Ansérine en se perchant sur mon épaule. Il n’y a que des pierres et des débris, là-haut.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, dis-je.
— Pour une fois, grogne Helnor.
*
* *
Un peu plus tard dans la journée. La tempête s’est levée sur le vieil arbre de pierre, et mes pensées s’égarent en spirales d’ennui sur les étagères boisées de ma bibliothèque, errant sur les titres innombrables des livres qu’il me reste à connaître – les aventures de…, le cycle de…, la quête des…, etc.
Il arrive que la tempête soit si violente que l’arbre finisse par trembler sur ses racines. Accroché à sa terre, il ne ploie pourtant jamais, indifférent aux vagues de boue noirâtre qui viennent lécher son tronc poli par les vents et la pluie. Quelle impression indéfinissable il doit produire sur l’imagination fiévreuse des voyageurs, lorsque sa silhouette tranquille émerge du brouillard ! Un tronc de pierre, et des branches grossières où le temps a fait germer ici une tour, là un pignon, et puis nos mains à nous, nos mains et notre courage pour creuser les fenêtres, scier les excroissances, faire de cet arbre mort un refuge pour les égarés, les oubliés, les exilés en mal d’histoires et d’aventures. Privés de leur essence, voilà ce qu’ils sont en réalité. Je ne t’ai pas menti, Remords. Je me fiche bien de savoir si ces terres sont celles d’un esprit malade, laissées en friche par une imagination trop ambitieuse, et si cette tempête est l’expression de sa colère, de son mépris, de sa volonté destructrice. Je suis là, moi : je suis le Gardien des Marais, la lumière dans la nuit, et je continuerai à vivre ici tant que le Temps sera Temps.
Dieux ! Comme le vent souffle, pourtant ! Nous avons mis le petit dragon à l’abri dans une tour. Les fées lui construisent un terrier avec des pierres et de la mousse humide. Il mange des racines et de petits insectes. C’est tout ce dont il a besoin pour grandir, je crois. Demain, nous irons dans les marais pour faire quelques réserves.
Tout le monde est heureux, apparemment. S et F sont plongés dans la lecture de ce cycle que je leur ai prêté, Le Maître des anneaux ou quelque chose comme ça. Bazalt fait la sieste : une écume de pierraille vient perler à la commissure de ses lèvres à chaque ronflement. Les fées volettent dans le jardin. Diane leur raconte des histoires pendant que Bakr’g coupe ses branches : Aïe ! fait-elle doucement lorsque son sécateur tranche un membre inutile. Et le vieux troll pensif de se confondre en excuses… Helnor, lui, rumine sa mélancolie dans le boudoir, ses roues cuivrées tournées vers la fenêtre. Les grondements du tonnerre font écho à la colère qui l’habite. Sombres pensées.
Et puis soudain, ce coup sourd contre la porte. Encore un visiteur ? Le visage du majordome s’assombrit d’un voile d’angoisse, et son regard croise le mien quand je descends vers le jardin en laissant ma main courir sur la rampe de pierre moussue. Il m’a attendu.
— Devons-nous aller ouvrir, Monsieur ?
Je hoche la tête.
— Je viens avec toi, Bakr’g. Deux visites en quelques jours, il se passe quelque chose.
La main sur la poignée, le troll ouvre la porte en grand. Un corps inanimé roule à nos pieds, couvert de boue séchée.
— Par l’Esprit des Marais, dis-je tandis que Bakr’g s’agenouille auprès du corps. Est-il… ?
Le troll hoche la tête, et retourne le corps sur le dos. Vêtu de chausses et de tuniques couleur herbe tendre, le cadavre fixe le ciel grisâtre d’un regard absent. Son visage s’est figé sur un rictus de tristesse. Il n’est guère plus grand que Bazalt, et beaucoup plus fin.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande Saxifrage, que nos palabres ont fini par attirer. Oh !
— Retourne avec les autres, ma petite, dis-je tandis que de ses joues s’écoulent de fines larmes de cristal, qui disparaissent aussitôt en papillons de lumière. Je te l’ai déjà dit mille fois : tu n’as pas besoin de pleurer. Tu ne connais pas ces gens.
— Mais il est si beau ! sanglote la petite fée en voletant au-dessus de son visage. Et si triste.
— Oui, bon, grommelé-je en sentant à mon tour l’émotion me gagner. Nous allons l’enterrer avec les autres. Tu serais gentille de ne pas alerter tout le monde, Saxifrage. Je ferai un discours ce soir à table.
Sans un mot, nous refermons la grande porte et nous dirigeons d’un pas lent, presque cérémoniel, vers le petit cimetière construit un peu à l’écart, et séparé des premiers marécages par un simple muret de pierres. Bakr’g a juché le cadavre sur son épaule. Pour un troll de sa carrure, notre malheureux visiteur ne pèse guère plus qu’une brindille. Comme il est triste, ce cimetière ! Quelques tombes éparses creusées à même la terre, une poignée des stèles irrégulières, gravées d’épitaphes songeuses par le doigt pierreux de Bazalt…
Nous ne savons rien de ces morts. Ils nous arrivent parfois, tout englués encore de la fange des marais – une boue noire et puante, visqueuse comme la mort qui s’est attachée à leurs pas et a fini par les prendre. De temps à autre, nous voulons croire qu’ils ne sont pas tombés pour rien.
— Bien, dis-je quand Bakr’g a fini de recouvrir le corps de terre en lourdes pelletées graisseuses. Nous demanderons à Bazalt de venir faire le nécessaire lorsqu’il sera réveillé. De quelle race est-il, celui-ci ?
— Il faudrait s’en assurer en consultant les volumes de Monsieur, fait le troll en levant les yeux au ciel, tandis que les premières gouttes de pluie viennent mouiller nos visages en lourdeurs humides. Mais à en croire la forme des oreilles, je dirais qu’il s’agit d’un…
— D’un… ?
— D’un leprechaun.
*
* *
Chez Victor, avec son avocat.
Je n’aime pas vraiment Victor, et on ne peut pas dire que ça va en s’arrangeant – mais j’aime encore moins ce gros type suffisant assis à côté de lui, qui me dévisage comme si j’étais un insecte et lui un entomologiste sur le point de faire une prise. Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai des élytres ?
— Ce qu’il y a, enchaîne le gros type en soufflant une bouffée de cigare au plafond comme s’il nous adressait ses pensées les plus profondes, c’est que c’est déjà la deuxième fois que les éditions Serpentine font les frais de vos ahem… fantaisies ? Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler les circonstances de notre première rencontre.
Ça ira comme ça, gros porc. Je me rappelle parfaitement notre première rencontre. Les héritiers de Tolkien voulaient nous attaquer en justice parce que j’avais fait apparaître Sam et Frodo dans le premier tome de la Saga des Oubliés. Et alors ? Pas le droit d’utiliser une porte dimensionnelle ? Mais sais-tu seulement ce qu’est une porte dimensionnelle, gros porc ? Je suis sûr que non.
— Je pense que nous pourrons faire l’économie de cette digression, répliqué-je en le regardant droit dans les yeux. Venons-en aux faits.
— En réalité, marmonne Victor qui n’a pas dit un mot depuis dix bonnes minutes, tu es tellement bouché que j’ai songé à établir un contrat spécial uniquement pour toi. Un truc qui t’interdirait d’écrire le mot « dragon » par exemple.
— Bref, reprend gros porc en agitant une liasse de papiers mal agrafés, ce contrat stipule que vous deviez rendre trois chapitres pour le 1er octobre. Et nous sommes le 15, si je ne m’abuse.
— Rien ne précise ce qui se passe si les chapitres sont refusés, dis-je.
— Erreur ! triomphe gros porc. Clause 8, alinéa 3 : en cas de troisième refus de la part de l’éditeur, les termes du présent contrat seront considérés comme nuls et non avenus.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? dis-je en tendant une main vers les papiers, avant que gros porc ne repose le contrat devant lui, hors de portée. Je n’ai jamais lu cette clause !
— Je l’ai rajoutée pour ce contrat, fait Victor en évitant de croiser mon regard.
— C’est parfaitement inique, dis-je abasourdi.
— C’est du droit, soupire Victor. Bienvenue dans le monde réel.
— Manifestement, reprend gros porc, vous éprouvez certaines difficultés à vous plier aux contraintes d’écriture telles qu’elles ont été définies par l’éditeur.
— Je ne suis peut-être plus assez bon pour toi ? hasarde Victor en se curant les ongles avec la lame d’un coupe-papier. Si tu penses que ton avenir est dans la fantasy, et c’est ton droit le plus strict, alors je ne te suis plus d’une grande utilité.
— Attends, dis-je soudain saisi de panique. Ce n’est pas la peine de le prendre comme ça. Nous avons déjà eu quelques petits différends, mais… Mais je veux bien faire des efforts.
— Oui ? L’œil de gros porc s’allume soudain. Je ne suis pas certain de comprendre ce dont vous voulez parler, monsieur Lorry.
Bon sang, Steven. Victor est sans doute un foutu connard, pas de doute là-dessus, mais il est aussi le seul qui veuille bien, et qui voudra jamais, s’occuper des affaires d’un raté dans ton genre. Abats tes dernières cartes, vieux. Ravale ta fierté.
— Eh bien, dis-je, en ce qui me concerne, je ne vois aucune raison de rompre ce contrat.
— Vous voulez dire : aucune raison autre que contractuelle ?
— En réalité, fais-je en fixant la pointe de mes chaussures, nous pourrions peut-être, euh, renégocier la chose en termes plus avantageux, financièrement s’entend, et…
— Et vous pourriez écrire un vrai livre ? C’est ce que nous devons comprendre ?
— Exactement, fais-je submergé par un sentiment de honte étrangement apaisant. J’ai… J’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours, et… Je me suis remis en question. Je veux dire, ce ne sont pas des paroles en l’air. J’ai pris conscience de certaines choses, et, euh…
Le visage de gros porc s’adoucit.
— Vous devez comprendre, poursuis-je, que tirer un trait définitif sur la fantasy n’a pas été chose facile pour moi. Il m’a fallu un certain délai de réadaptation, et… Enfin…
— Pour vous faire à l’idée que vous alliez enfin vous mettre au travail ? fait gros porc le sourcil dressé et la joue frémissante.
— Oui, dis-je en souriant, du sourire le plus faux qui ait jamais éclairé le visage d’un homme.
— Excellente résolution, s’exclame gros porc en me tendant une main que je me force à serrer. Heureux de voir que vous êtes revenu à des sentiments plus rationnels. En premier lieu, je vous propose, comme vous l’a dit mon client tout à l’heure, de renégocier le tarif de ses prestations, au motif d’un élargissement d’activité – nouveaux contacts, remise à plat des objectifs, vous connaissez la chanson. Ensuite, il faudrait absolument porter un regard plus attentif aux modalités de…
Ses paroles se perdent dans un murmure incompréhensible, et mon esprit dérive vers les terres de son enfance, vers ces rivages qu’à jamais maintenant je me prépare à abandonner, et l’espace d’un instant, l’idée m’effleure que je suis un salaud – un salaud qui renie ce qu’il est pour continuer à vivre, pour s’acheter une crédibilité, et mes pensées confuses, en bourrasques de remords brûlants, survolent à toute vitesse ces paysages oubliés, ces quêtes inaccomplies, ces armées décimées et ces dragons mort-nés, et les images défilent, vallées, montagnes, forêts et estuaires. Je descends en moi-même, toujours plus profondément, jusqu’à ce que le soleil disparaisse, et que la terre ne soit plus qu’une lande désolée et poisseuse, gorgée de boue et d’arbres morts. Oh, dieux.
Grandis un peu, Lorry.
*
* *
Du jour où le dragon devient si grand et si massif (les ailes déployées, son envergure est maintenant si large que son ombre couvre le manoir tout entier) que nous devons l’attacher à la plus haute tour du castel, les choses se mettent à perdre leur caractère tangible, et le processus de dislocation me semble soudain inéluctable. Je ne veux pas dire que tout s’est passé normalement jusque-là. Pour commencer, il y a eu cette autre visite de monsieur Remords, certainement pas la dernière. Il a recommandé que nous tuions le dragon avant qu’il ne soit trop tard. Vous voyez ? s’est-il égosillé en faisant grincer ses engrenages. Que se passera-t-il le jour où ce monstre aura la bonne idée de s’en prendre au manoir ? Je me suis contenté d’un geste évasif.
Et puis il y a ces morts : des cadavres, toujours des cadavres, de plus en plus nombreux, une véritable marée de chagrin, ces voyageurs égarés qui viennent s’agglutiner aux portes de Stone Manor, avec dans les yeux cette lueur de tristesse et de résignation, toujours la même – nous en devenons obsédés.
Nous avons dû démolir le muret du cimetière pour l’agrandir un peu. La réalité se détache du manoir comme une vieille peau de serpent.
Une fois, ce sont les bases mêmes du grand arbre qui tressaillent. Mes besicles me sont tombées du nez, et entre mes doigts décharnés, le dernier tome d’une trilogie chaotique s’effeuille page à page. Je me réveille, lève les yeux au plafond. Le vieux chandelier d’ossements est agité de faibles tremblements. Près de la fontaine grêlée d’érosion, mes hôtes fixent la tour avec angoisse. Le dragon se débat. Sa chaîne est tendue, il menace presque de s’envoler. Après qu’il a constaté que ses efforts sont vains, il va se poser sur les rives d’un marais (sa chaîne est assez longue pour le lui permettre), et se met à laper frénétiquement une flaque d’eau boueuse bordée d’ajoncs cendrés. Je remarque que l’eau des marais ne lui fait pas de bien. Plus il en boit, plus il grossit, et plus il devient fort. Son regard autrefois si doux n’exprime plus à présent que la folie et la colère – la colère d’être attaché à cette tour, et autre chose aussi, je n’arrive pas à savoir quoi. J’essaie de me rappeler ces jours bénis où il n’était encore qu’un petit animal amical et joueur.
Cloué sur son fauteuil, plus bilieux que jamais, Helnor nous accable de ses sarcasmes, et ses avertissements résonnent maintenant d’une étrange façon dans mon esprit. Et s’il avait raison ? Jusqu’à ce jour, l’immense dragon vert n’a jamais retourné contre nous le puissant jet de flammes dont il se sert parfois pour embraser les roseaux. Mais que se passera-t-il le jour où il le fera ?
*
* *
Une petite lampée ? Allez, pour la route. De toute façon, ça fait bien dix jours que Thomas O’Connel et sa femme sont cloîtrés dans leur ferme, à manger des racines bouillies, du cuir rance, ce genre de choses. Plus de patates, et alors ? Pouvez pas bouffer autre chose, au lieu de passer vos journées à vous lamenter ? Qu’est-ce qu’ils sont cons, ces deux-là ! Trois verres de Guinness, et toujours pas d’idée pour les sortir de cet enfer. Qu’est-ce que vous voulez qu’il leur arrive ? Ils vont crever de faim, c’est tout. Ils vont se regarder dans le blanc des yeux pendant tout l’hiver et un beau jour, ils se rendront compte qu’ils sont morts – si c’est pas déjà fait.
Je devrais les envoyer à Dublin, pour voir. S’ils restent là, on court à la catastrophe. Remue-toi, Thomas ! Je ne sais pas, moi, bouffe ta femme ! Ou ton chien. Ah non, j’oubliais : je l’ai fait mourir en page huit. C’est d’ailleurs l’événement le plus palpitant du bouquin, pour l’instant. Et de loin.
Le problème de Thomas, voyez-vous, c’est qu’il attend qu’il se passe quelque chose. Tout ce qu’il est capable de faire, c’est se lamenter sur son sort, et répéter à sa femme qu’il l’aime et qu’elle est tout pour lui. Au bout de vingt pages, on commence à bien saisir le propos. Thomas sur la tombe de son chien, les yeux perdus dans l’horizon ; Thomas au chevet de sa femme, priant pour que le ciel veuille bien épargner leur vie (à un moment, j’ai pensé faire mourir sa femme d’une grippe espagnole. Deux choses m’en ont empêché : primo, je n’ai pas de dictionnaire médical, et je n’ai pas envie d’en acheter un. Secundo, si elle meurt, il sera encore plus seul qu’avant et à ce moment-là, dire qu’on s’emmerde deviendra un euphémisme. Donc, cette imbécile de Sarah guérit. C’était bien la peine de nous emmerder.) Thomas O’Connel, une pomme de terre avariée à la main, maudissant son destin tel un Hamlet à la petite semaine, se promettant que… que quoi au juste ? Que ça va changer ?
La vérité, mon pote, c’est que tu es un vrai trouillard, comme moi, et que tu préféreras toujours mourir ici, dans ton champ de patates pourries, plutôt que te remuer un peu le train et de prendre les choses en main. C’est ça : Tu regardes les nuages à présent. Mais qu’est-ce que tu attends ? Qu’est-ce que tu espères, crétin ? Un signe des dieux ? Seigneur. Le seul dieu que je connaisse, c’est celui de la bière noire. À ta santé, pauvre débile.
*
* *
Deux nouvelles visites aujourd’hui. Le matin, je suis réveillé par les vociférations de trois voyageurs énervés qui tambourinent sur la porte à coups de manches de hache. La tête passée par la fenêtre, je les regarde s’agiter en soupirant. Bakr’g doit m’attendre devant la porte. Je passe une robe de chambre, et descends aussi vite que mes jambes me le permettent. Nous ouvrons : des hommes de grande stature, à la démarche vacillante. Des visières d’acier noirci tombent sur leur visage, et leur corps tout entier est recouvert de métal. Ils s’avancent dans le hall de pierre, un peu surpris d’être entrés si facilement.
— Messieurs ? dis-je un peu inquiet. Que puis-je faire pour vous ?
— À boire ! rote le plus grand des trois en me bousculant sans ménagements. Où est la taverne, vieux débris ?
Bakr’g l’arrête du bras. L’autre lève son casque vers la montagne au visage sévère, et s’adosse contre le mur d’entrée en croisant les bras.
— Pas de taverne, fait-il en affectant l’ennui. Je vois ce que c’est. Amenez-nous quelques cruchons, alors.
— Oui, dit l’un de ses compagnons en levant au ciel un poing vaguement rageur. De la bière noire, la meilleure !
— Je pense que vous faites erreur, dis-je sans bouger. Ce n’est pas une auberge, ici. Vous êtes à Stone Manor. Si c’est l’hospitalité que vous désirez, alors…
— Assez de sornettes, dit le troisième. Est-ce un avant-poste, ici ?
— Un avant-poste ?
— Oui, reprend le plus grand. Où est cette foutue ville ? Ça fait des heures que nous marchons dans ces marais puants.
— Mais il n’y pas de ville, dis-je aussi calmement que possible. Il n’y a rien du tout, ici.
— Ça, on avait cru comprendre, dit le troisième. Mais vous vous trompez : il y a forcément une ville dans le secteur. On nous l’a dit.
— Et quel serait… son nom ? demandé-je en jetant un œil à Bakr’g qui fixe nos hôtes d’un regard plein de mépris.
— Le nom de la ville ? Guinness, bien sûr ! Guinness, le royaume de l’Inspiration.
— Je ne comprends pas…
— L’Inspiration, reprend leur chef. C’est par elle que nous sommes mandatés. Vous le faites exprès ?
— Qui… Qui est cette personne ?
— La déesse Inspiration, reprend le deuxième. Louée soit son nom ! beugle-t-il en relevant son poing au ciel. De quelle confession êtes-vous donc, l’ami ?
— Aucune, dis-je.
— Laissez tomber, les gars, soupire le chef derrière sa visière. Ce pauvre vieillard est complètement cuit, nous perdons notre temps.
— L’Inspiration ! poursuit l’autre, visiblement très désireux d’éclairer ma lanterne. Une grosse déesse molle, vous savez bien ? Il faut lui apporter à manger sans cesse, dans de grands plats d’argent, sinon…
— Je t’ai dit de laisser tomber, fait son chef en l’attrapant par le bras. Tu vois bien que nous perdons notre temps.
J’esquisse un geste de protestation. Mystérieusement dégrisés, les trois hommes se dirigent lentement vers le porche de pierre, sans me quitter des yeux. Bakr’g n’a pas bougé d’un pouce. Soudain, notre trio de visiteurs tourne les talons et s’enfuit à toutes jambes.
— Mais que… fais-je, la bouche grande ouverte.
Abasourdis, nous les laissons disparaître dans le brouillard.
Dans l’après-midi, monsieur Remords nous rend une nouvelle visite. Les engrenages de son visage se mettent à tourner plus vite lorsqu’il lève la tête vers notre gros dragon. L’animal tournoie au-dessus de notre tour comme une bête enragée.
— Vous voyez ? Je vous avais dit de le tuer. À présent, c’est un peu tard. Mais c’est encore possible.
— Monsieur Remords, dis-je en lui resservant une tasse de thé, dont il fait couler le contenu dans un petit boîtier situé sous son œil mécanique, monsieur Remords, je n’ai pas l’intention de tuer ce dragon. Ni maintenant, ni jamais. Est-ce bien clair ?
— Mais qu’allez-vous en faire alors ?
— Je ne sais pas, suis-je bien forcé de reconnaître. Nous aviserons le moment venu.
— Le moment venu ? Vous avez perdu l’esprit, Gardien. Le Magister est extrêmement soucieux. Ce dragon représente une menace pour lui. Un fauteur de troubles en puissance. Le Magister a besoin de calme, de sérénité ! C’est tout à fait primordial, pour les travaux qu’il espère mener à bien. Il faut débarrasser les Marais de ce monstre une bonne fois pour toutes ! dit-il en haussant un peu le ton. Écoutez, Gardien, je sais que vous êtes attaché à cet animal, je pressens que vous l’êtes, pour quelque obscur motif. Mais il est des circonstances où la raison doit prendre le pas sur les sentiments, vous comprenez ? Pour le bien-être de notre Seigneur, supplie-t-il en posant une main sur mon avant-bras, vous devez le tuer.
Nous n’avons plus rien à nous dire. Comme la première fois, je sonne Bakr’g pour qu’il raccompagne notre hôte aux portes du manoir. Descendant derrière eux, je prends soudain conscience que je suis observé. S et F me regardent. Je hoche la tête en souriant, mais ils ne me quittent pas des yeux, et l’aménité a déserté leurs visages. Désapprobation : la même que j’ai cru lire, ces jours derniers, dans les grimaces un peu gênées de Diane et de Bazalt. Même Bakr’g, quand il lève vers la tour ses vieilles paupières ridées…
— Attendez, dis-je.
Arthur Remords se retourne, le sourcil dressé.
— Oui ?
— Et si… Et si nous libérions le dragon ?
— C’est bien ce que je pensais, répond le visiteur : vous êtes fou. Écoutez, me dit-il en continuant de descendre, quoi que vous décidiez, ne le libérez pas, vous m’avez compris ? Le Magister n’est pas dans son état normal, et j’ignore ce qui se passerait précisément si ce monstre quittait les Terres de l’Aconscience. Une chose est certaine en tout cas : ce serait une véritable catastrophe. Tuez-le, Gardien, faites-moi confiance. Il n’y a pas d’autre choix. Attendez qu’il s’abreuve aux rives d’un étang comme je l’ai vu faire tout à l’heure, et défoncez-lui le crâne d’un coup de masse sur l’occiput. Votre majordome devrait pouvoir s’en charger, conclut-il en hochant du menton vers Bakr’g.
Le grand troll se contente de hausser les épaules.
— J’y penserai, dis-je sans conviction. Au fait, dis-je au moment de refermer la porte sur notre visiteur. Connaissez-vous une ville qui s’appelle « Guinness » ?
— Je connais toutes les villes, répond Remords en remettant son chapeau. Et je connais très bien celle-là.
— Quelle sorte de ville est-ce donc ?
— Ce n’est pas un endroit pour les gens comme nous. Croyez-moi, fait-il en enfilant sa pelisse. Tuez le dragon.
Je secoue la tête avec un sourire triste.
— Vous l’aurez cherché, Gardien. Adieu. Je ne crois pas que nous nous reverrons.
Un petit signe de la main, et il reprend sa route. Je lève les yeux vers les nuages. Plus énervé que jamais, le dragon a repris son vol circulaire, sa chaîne tendue au maximum. Le soir va bientôt tomber. La pluie aussi, peut-être.
*
* *
Étendu sur sa couche, Thomas O’Connel a fermé les yeux. Un moment de faiblesse. Ils n’ont rien mangé depuis trois jours, et la tête commence à lui tourner. À ses côtés, la pauvre Sarah respire avec difficulté. Tristes guignols. Je n’ai même plus envie de les tuer à présent. Ils attendent quelque chose. Moi aussi, j’attends. Si seulement je savais quoi.
Dehors, les oiseaux se sont tus. Un calme presque surnaturel s’est abattu sur la grande plaine caressée par le vent. Des patates pourries, à perte de vue. Même les charançons n’en veulent pas. C’est le mildiou. Un champignon propagé par les vents – ça nous fait tous une belle jambe.
Peut-être qu’il pourrait y avoir de l’orage, ceci dit. Ça aurait au moins le mérite de couvrir le son de leur voix, à supposer qu’ils aient besoin de parler. Décidément, il ne se passe rien, ici. Disons pas grand-chose. C’est peut-être ça, la littérature ? Ça, avec du style en plus. J’ai parfois tendance à oublier ce détail.
Saint James Joyce, priez pour nous.
— Amour ?
Thomas se retourne vers elle. Écarte une mèche de cheveux tombée sur ses grands yeux. Verts, les yeux. Évidemment.
— Oui, ma chérie.
Vérole. Ça ne vous dirait pas de vous énerver un peu ?
— Que va-t-il advenir de nous ?
— Je n’en sais rien, ma chérie. Mais je sais au moins une chose.
Ah ouais ? Et qu’est-ce qu’on est censé en avoir à foutre ?
— Oui ?
— Je t’aime, Sarah.
Je me disais aussi.
— Je t’aime aussi, Thomas.
Hum. Les enfants, je crois bien qu’on touche le fond.
— J’ai foi en l’avenir, Sarah. Il faut croire en notre destin. Dieu veille sur nous.
Seigneur ! Même dans mes pires cauchemars, je n’aurais jamais imaginé un dialogue aussi inepte. Mais qu’est-ce qui t’arrive, Steven Lorry ? Qu’est-ce qui arrive à ton style ?
Une Guinness, vite. Laisser reposer quelques instants, ça ne pourra pas être pire. Quoique…
Je quitte ma chaise, marche vers la cuisine, ouvre le frigo… Dix cannettes alignés en rang serré, dix cannettes qui n’attendent que moi. Commençons par en prendre une. Paraît que c’est meilleur à la pression, mais tant pis. Je m’empare d’une première victime, fait sauter la languette d’un seul doigt et m’octroie une première gorgée de fraîcheur. C’est…
C’est merveilleux.
Un de ces quatre, ce poison va bien finir par réveiller le démon qui sommeille en moi : il le faut. Il faut qu’il se passe quelque chose.
*
* *
Et puis, ce qui doit finir par arriver arrive enfin. Un beau matin, les fondations du vieil arbre se décident à lâcher prise, et le manoir prend son envol. Jamais je n’aurais pensé qu’il puisse le faire, mais c’est comme ça. Gorgées d’une terre visqueuse et acide, les racines de pierre battent l’air comme des cadavres affolés, tandis que l’arbre fossile s’élève en gémissant au-dessus du sol. En quelques secondes, tout Stone Manor est sens dessus dessous : le dragon s’élève lentement et prend de la vitesse… Nous nous cognons aux murs, nous débattant avec une montagne de débris, meubles, grimoires, candélabres et lourds tapis de peau qui déferlent en vagues chaotiques au gré des ballottements du vieux monstre… Cramponné à mon vieux fauteuil, je risque un œil au-dehors. Bientôt, l’ombre de l’arbre minéral passe lentement sur les marais, tel un voile mortuaire. Nous survolons le paysage, à hauteur respectable.
Un étrange silence plane au cœur de l’arbre volant. C’est comme si la réalité retenait son souffle : personne ne veut croire à ce qui est en train de se passer. Ou tout le monde le croit au contraire, mais le résultat est le même. Je pense à mes amis, Helnor, Bazalt et les autres. J’espère qu’ils n’ont rien. Qu’ils ne m’en veulent pas trop. Tout ceci est de ma faute, sans doute, mais le mélange de terreur et d’excitation qui me serre le cœur en contractions de panique tient la culpabilité à distance.
Quitter la bibliothèque serait trop dangereux maintenant, mais j’aimerais bien les voir une dernière fois : pour leur donner ma version des choses. Pour leur dire qu’il ne sert à rien de lutter contre le destin. Que j’ai toujours eu l’impression, et aujourd’hui plus que jamais, que les choses étaient déjà écrites.
Une ville, à présent. Des tours, des tours immenses derrière un mur d’enceinte, et des cuves par centaines – lourdes cuves de fer, bouillonnant d’un liquide noirâtre et mousseux, au bord desquelles s’agitent de minuscules silhouettes. Les vapeurs qui s’en dégagent flattent nos narines d’un parfum entêtant, aux âcres puissances. Le dragon vacille, et le sang me monte à la tête. Guinness, la capitale du mal ! Bon sang, mais qu’est-ce qui nous arrive ? Je me sens si bien. Regarde ces tours, Gardien. Ces gens qui t’acclament, ces visages familiers, éclairés de sourires idiots. Le dragon pousse un grognement de plaisir, ses sens grisés des vapeurs de Guinness. Que va-t-il se passer maintenant ? me dis-je sans angoisse alors que notre étrange équipage effleure de ses membres calcifiés les toits de la ville enfiévrée. Sur les portraits vitrés du Magister, d’improbables gouttelettes brunâtres se condensent et s’écoulent, striant son visage grave de traînées visqueuses. Je passe un doigt sur le verre et le porte à mes lèvres. Le goût est salé. Délicieux, décidé-je. Tout simplement délicieux. Affalé sur mon vieux fauteuil, l’esprit baigné d’effluves joyeuses, noyé d’exhalaisons tenaces, je laisse mes remords s’étioler lentement en dérives indifférentes.
Lorsque je rouvre les yeux et que je regarde à nouveau à l’extérieur, le paysage a changé. Je n’ai pas vu les marais fétides se transformer en pelouses ondoyantes ; je n’ai pas vu les noirs marécages céder la place aux plaines herbeuses, ni le soleil du matin disperser les nuages gonflés de tristesse. Mais nous avons quitté les Terres de l’Aconscience, et Guinness n’est plus qu’un souvenir.
Des terres cultivées, des champs à perte de vue. Une vallée paisible, quelques fermes éparses… Notre dragon accélère l’allure, et les racines de pierre frôlent les cultures en rase-mottes. À intervalles réguliers, le souffle puissant du monstre embrase la plaine. Explosions de chaleur ! Le feu monte à l’assaut des collines comme une armée avide de carnage. Notre sillage n’est plus qu’un long nuage tourmenté, aux excroissances de fumée blanche. Il brûle tout ! Le dragon brûle tout ! Mais pourquoi fait-il cela ?
Ces terres… Ce sont là, si je ne m’abuse, des champs de pommes de terre. Ces paysans vont peut-être nous en vouloir un peu, songé-je en les voyant s’éparpiller comme des ouvrières chassées de leur fourmilière. Probablement nous maudire, en fait. Promenant son jet de flammes sur les murets de pierre qui strient la colline en paresses vipérines, le monstre d’écailles fait voler la roche en éclats, et le feu court sur les terres vallonnées comme un cheval devenu fou. En quelques instants, un incendie énorme s’est levé sur la plaine, détruisant tout sur son passage, et cela dure des heures et des heures. Un interminable carnage. L’arbre de pierre se balance au gré des humeurs du dragon. Curieusement, nous nous sommes faits à ce voyage. Les mains crispées sur les rebords, nous regardons le feu sans comprendre, pénétrés d’un sentiment de quiétude parfaitement incongru.
*
* *
— Ne t’inquiète pas, fait Thomas en serrant contre lui le corps tremblant de la jeune femme. Le feu ne nous fera pas de mal. Nous sommes à l’abri, ici.
Réfugiés dans une cave à fromage. Vous pensez que c’est possible ? Théoriquement, ils devraient mourir étouffés. Dans un roman un tant soit peu réaliste. Mais que Victor aille se faire foutre. Le dragon a tout brûlé, de toute façon. Je ne sais pas d’où tu sors, imbécile, je ne sais pas si c’est mon esprit qui t’a donné naissance, mais on peut dire que tu as foutu un sacré bordel. Nos deux tourtereaux, accrochés l’un à l’autre, et les flammes qui lèchent la pierre, au-dessus de leurs têtes. Tout ça peut durer très longtemps. Enfin, longtemps… Trois, quatre pages peut-être. De jolies descriptions : je m’énerve un peu sur le rouge de la flamme et sur le vert de l’herbe qui crépite, mais ça va cinq minutes. Quant à eux deux, que voulez-vous que je vous dise ? Ils sont heureux, au fond, dans leur cave.
Je souris un instant en imaginant le regard de gros porc lorsqu’il lira ce troisième chapitre. Blah blah, je t’aime, blah blah qu’allons-nous devenir ? Ne te retourne pas, chérie, je crois qu’un dragon nous observe. D’ici à ce que James Joyce débarque…
En attendant, mon roman est foutu.
Le vieil arbre s’est posé. Il trône au centre de la plaine comme une sculpture aux relents de magie. Visiblement fatigué, le dragon étend son long corps sur la terre encore fumante. Un paysage d’Irlande, sans le moindre doute. Les habitants de l’arbre risquent quelques pas au-dehors. Voyons un peu ça… Mais… Je vous connais, vous ! Le nain de pierre, les petites fées, le vieux troll… Un guerrier en chaise roulante… Bon sang, trop de Guinness, moi… Demain j’arrête. Et ce vieux type à barbe blanche… Hum, pas sûr de le remettre, lui. Quoique… Son visage me dit vaguement quelque chose : moi dans trente ans peut-être, si je ne meurs pas d’une cirrhose avant. Peu importe. Il s’accroupit sur le sol, pose sa main sur la terre, porte deux doigts à ses narines.
— Fertile, dit-il simplement.
Et mes tourtereaux ? Autant flinguer les choses jusqu’au bout.
Un peu égarés, ils sortent à la rencontre de leurs étranges visiteurs. Accrochés l’un à l’autre comme deux naufragés à la dérive : pas de demi-mesure.
— Bonjour, dit Thomas. Je suis Thomas O’Connel. Et vous ?
— Bakr’g, fait le troll. Pour vous servir.
— Vous êtes… un monstre des légendes d’Irlande ? demande la jeune femme avec un sourire timide.
— Monstre ? Si ça peut vous faire plaisir, dit le troll.
Quant à ce type au profil mécanique qui court vers le vieil arbre…
— Gardien ! Gardien ! beugle-t-il en ouvrant les bras.
Nous voilà beaux. Il le serre contre lui, le soulève du sol, entame une gigue effrénée, manque de perdre l’équilibre… et repose finalement ledit Gardien à terre, totalement éberlué.
— Magnifique ! hurle-t-il. Splendide !
— Je ne sais pas… dit le vieux barbu.
— Si ! Si ! Pas de fausse modestie, voyons ! C’est moi qui me suis trompé. Regardez-moi cette terre ! Finies, les récoltes de patates. Rien de tel qu’un peu de terre brûlée pour planter n’importe quoi. Le dragon – Guinness, l’Inspiration ! J’avoue que je n’y aurais jamais pensé moi-même.
— Mais penser à quoi ? demande l’un des deux hobbits (Frodo ! Mais qu’est-ce que tu fous là ?) en s’approchant à son tour.
— Eh bien, sourit l’homme au faciès d’engrenages, réveiller le subconscient d’un auteur à coups de pintes de bière, tout ça. L’alcool alimentant la passion du feu régénérateur : c’est tout simplement lumineux. Le Magister va vous bénir : à présent, les terres de l’imagination sont redevenues fertiles. Un monde nouveau à reconstruire !
Ah ouais ? T’en parleras à Victor, vieux. Ce coup-ci, c’est vraiment grillé – c’est le cas de le dire.
— Je ne suis pas sûr de bien saisir, s’obstine le Gardien.
— Oh, allons ! fait l’autre. Je suis certain du contraire. Vous connaissiez Guinness, pas vrai ? Quelle ville étonnante ! Et vous avez dirigé le dragon droit dessus ! Je vous ai gravement sous-estimé, s’excuse l’homme en portant deux doigts au revers de son chapeau.
— N’y pensons plus, répond le vieillard, complètement largué.
— C’est ça, reprend l’homme à tête mécanique. En attendant, gloire à Steven Lorry, et toutes ces sortes de choses.
— Lorry ? demande le guerrier en fauteuil roulant.
— Le Magister, soupire l’autre. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas le nom du maître des Marais !
— Heu… commence le guerrier.
— Et comment rentrons-nous chez nous ? l’interrompent les trois fées en piaillant au-dessus du petit groupe.
L’autre les fixe un instant en caressant ses rouages du bout des doigts.
— Aucune idée, concède-t-il. Mais pourquoi ne pas rester un peu ici pour l’instant ? Après tout, vous êtes chez vous partout, non ?
— Oui, renchérit Sarah en s’approchant de Diane. Pourquoi ne pas rester quelques jours parmi nous ?
— Et à quoi occuperions-nous notre temps ? demande le nain de pierre en haussant les épaules. Nous sommes des gens plutôt tranquilles.
Je me vois déjà remettant le manuscrit à Victor. Alors voilà, mon pote : c’est l’histoire d’un gars dont les anciennes créations reprennent vie, et l’empêchent d’écrire autre chose que de la fantasy. C’est mon histoire, Victor, l’histoire d’un joli petit fiasco. À prendre ou à laisser.
— Allons donc, réplique l’homme aux rouages en enlevant son chapeau pour s’éponger le front d’un revers de main. Il y a beaucoup à faire, dans la région. Regardez donc autour de vous : tout est brûlé. Cette terre demande des soins, et de l’amour. Il faut replanter.
— Replanter ? demande le vieil homme à barbe blanche qui me ressemble un peu. Mais pour faire pousser quoi ?
Sur un petit lopin de terre épargné par le feu, la femme aux cheveux de verdure a déniché une fleur de pissenlit. Elle souffle dessus, et les graines s’envolent aux quatre vents. Manquent plus que des petits moutons noirs.
Ma vie tout entière : une putain de mise en abîme. Adieu, réussite. Adieu, carrière. C’est le retour aux sources.
Un peu en retrait, mon gros nain de pierre a réussi à dénicher une cannette de Guinness 50 cl (there’s nothing like… oh, laissez tomber) et la tête comme un bienheureux en souriant bêtement. À Steven Lorry ! beugle-t-il en levant sa boîte or et noir vers le ciel.
Les plaines d’Irlande ! La famine vaincue par l’imagination. Des fées, des nains, des elfes : le vieux rêve ne faisait que dormir, comme un étang trompeur. Métaphores, métaphores… Et tous mes personnages sont là : échappés comme par miracle des zones les plus marécageuses de mon inconscient malade, aiguillés par le remords et gorgés de bière sombre.
— Hein ? répète le vieil homme. Pour faire pousser quoi ?
Diane lève vers le Gardien un regard empli de douceur.
— Des histoires, murmure-t-elle.
Ou quelque chose comme ça.